Rodrigues, 1924.
L’île semblait flotter hors du temps. Les collines sèches respiraient au rythme des alizés, les pirogues dormaient sur les plages de sable blanc et, chaque soir, le soleil disparaissait derrière l’océan comme une pièce d’or engloutie. Mais depuis quelques semaines, quelque chose avait changé. Les habitants parlaient d’un homme arrivé par une nuit sans lune.
Un homme vêtu d’un long manteau noir, portant une vieille montre cassée et une cicatrice qui traversait son sourcil gauche. Son nom était Guillermo. Personne ne savait d’où il venait. Certains disaient qu’il était un ancien marin espagnol. D’autres murmuraient qu’il avait été un espion pendant la Grande Guerre. Quelques-uns affirmaient même qu’il était mort depuis dix ans. Mais Guillermo ne répondait jamais aux questions. Il s’était installé dans une vieille maison abandonnée près d’Anse Quitor, une demeure que les habitants évitaient depuis la disparition mystérieuse de son ancien propriétaire.
Chaque nuit, on voyait une lumière brûler dans sa fenêtre. Chaque nuit, Guillermo écrivait dans un carnet noir.
Une seule phrase revenait toujours :
"Ce qui a été enterré doit être retrouvé avant que la mer ne le réclame."
Un matin de septembre, Guillermo trouva sur le pas de sa porte une petite boîte en bois sculptée. À l’intérieur se trouvaient trois objets : une vieille photographie montrant cinq personnes devant une grotte, une clé en argent et une lettre. La lettre ne contenait que quelques mots :
"Guillermo, ils savent que tu es arrivé. Ils ont déjà commencé à tuer. Trouve la grotte avant la prochaine pleine lune. Ne fais confiance à personne. Même pas à moi."
Guillermo resta immobile en lisant ces mots. Car il reconnut la signature. Mateo Alvarez. Son frère disparu depuis quinze ans. Guillermo se rendit à Port Mathurin pour chercher des réponses. Là, il rencontra Élisa Valmont, une jeune institutrice française passionnée d’archéologie, qui collectionnait les anciennes histoires de l’île. Elle remarqua immédiatement la photographie.
— Cette grotte… je l’ai déjà vue dans des archives, dit-elle.
— Où ? demanda Guillermo.
Elle hésita avant de répondre :
— Dans les documents d’un homme qui est mort il y a trois jours.
Cet homme était Joseph Ravel, un ancien soldat devenu chercheur de trésors. Mais avant qu’Élisa puisse expliquer davantage, un coup de feu retentit. La foule cria. Un homme venait de tomber au milieu de la rue. Joseph Ravel était mort. Sur son corps, on trouva un message gravé au couteau :
"Un secret ne doit jamais revoir la lumière."
Guillermo comprit alors une chose : Quelqu’un savait qu’il cherchait la vérité. Avec Élisa, Guillermo découvrit l’existence d’une organisation secrète appelée Le Cercle des Cinq. Créée pendant la Première Guerre mondiale, elle regroupait cinq hommes qui avaient découvert quelque chose de précieux dans une grotte de Rodrigues. Quelque chose qui pouvait changer l’histoire de l’île. Mais les cinq membres étaient morts… ou presque, car un nom apparaissait encore dans les documents : Victor Delorme. Un riche commerçant installé à Rodrigues. Un homme respecté. Un homme que tout le monde saluait. Mais Guillermo savait reconnaître les monstres cachés derrière les sourires.
Cette nuit-là, Élisa disparut. Sa maison était ouverte. Une chaise renversée. Une lettre posée sur la table :
"Guillermo, viens seul à la vieille plantation. Sinon la jeune femme disparaîtra comme les autres."
Guillermo prit son revolver et partit sous la pluie. À la plantation abandonnée, il découvrit Élisa attachée dans une ancienne salle de stockage. Mais elle n’était pas seule. Un homme masqué attendait.
— Tu es venu chercher des réponses, Guillermo. Mais certaines réponses tuent ceux qui les connaissent.
Le combat fut violent. Guillermo poursuivit l’homme à travers les champs de canne, les ruines et les falaises. L’homme réussit à s’échapper. Mais Guillermo arracha un morceau de son vêtement. Un symbole était cousu dessus. Un serpent entourant une couronne. Le symbole de Victor Delorme. Élisa révéla enfin ce qu’elle avait découvert. La grotte du Cercle des Cinq contenait un journal racontant une vérité terrible.
Pendant la Première Guerre mondiale, cinq hommes avaient trouvé une ancienne carte indiquant l’emplacement d’un trésor historique. Mais au lieu de le partager, ils s’étaient entretués. Le dernier survivant avait caché la preuve de leur crime. Mateo Alvarez, le frère de Guillermo.
— Ton frère n’a pas disparu, murmura Élisa.
Guillermo fixa l’océan.
— Alors où est-il ?
Elle baissa les yeux.
— Prisonnier depuis quinze ans.
Ils avaient seulement trois jours avant la prochaine pleine lune. Car selon le journal, la grotte ne serait accessible qu’à marée basse pendant quelques heures. Guillermo et Élisa partirent vers la grotte. Mais Victor Delorme les attendait avec ses hommes.
La poursuite commença. Des chevaux traversèrent les chemins rocailleux. Des lanternes déchirèrent l’obscurité. Des coups de feu résonnèrent dans les montagnes. Guillermo et Élisa atteignirent finalement l’entrée de la grotte. À l’intérieur, ils découvrirent Mateo. Plus vieux. Plus faible. Mais vivant.
— Guillermo… je savais que tu viendrais.
Les deux frères se regardèrent. Mais leur moment fut interrompu. Victor Delorme entra.
— Vous avez toujours été trop curieux.
Il révéla alors la vérité :
Le trésor n’était pas de l’or. C’était un carnet contenant les preuves des crimes du Cercle des Cinq. Et Victor voulait le détruire. La grotte commença à se remplir d’eau. La marée montait. Ils n’avaient que quelques minutes.
Une lutte éclata.
Victor tenta de brûler le carnet. Guillermo se battit contre lui au bord du vide. Un coup de feu partit. Victor tomba dans les profondeurs de la grotte. Mais Guillermo aussi avait été touché. Élisa et Mateo réussirent à sortir. Mais Guillermo resta derrière.
— Pars ! cria-t-il.
— Non !
Il sourit tristement.
— Certaines personnes passent leur vie à chercher la vérité… sans savoir qu’elles devront mourir avec elle.
La mer entra dans la grotte. Et Guillermo disparut.
Des années plus tard, les habitants de Rodrigues racontaient encore l’histoire de l’homme mystérieux venu de la mer. Certains disaient qu’il avait survécu. D’autres affirmaient entendre parfois une voix près des falaises les nuits de pleine lune.Élisa, devenue une vieille femme, conserva toute sa vie la montre cassée de Guillermo.Elle n’avait jamais réussi à la réparer car elle savait qu’elle devait rester arrêtée à cette heure précise.L’heure où Guillermo avait disparu.
Dans son dernier livre, elle écrivit :
"Il existe des hommes qui cherchent la lumière. Mais Guillermo était différent. Il savait que certaines lumières brûlent ceux qui les portent. Pourtant, il marcha vers elles. Et c’est pour cela que Rodrigues ne l’oubliera jamais."
Fin.
Written by: Notanai